L'arrivée du rail à Elisabethville La gare d'Elisabethville en 1910 Les débuts d'Elisabethville : le magasin Glasstone (emplacement actuelle du bâtiment Bertoldi). L'usine de la Lubumbashi en construction |
Larrivée du chemin de fer à
Elisabethville avait suscité de lenthousiasme et
dimmenses espoirs. Une vague dillusions
submergea tout le Katanga. Comme par un coup de baguette
magique, tout allait changer ! Les trains venant du sud amenaient des centaines dimmigrants. Ce nétaient plus des aventuriers isolés fusil en bandoulière, colt sur la hanche, poêle à frire à la ceinture et chapeau cow-boy, mais des familles entières. Ce nétaient plus seulement des Britanniques, des Sud-Africains, des Australiens, mais des Grecs, des Italiens, des Portugais, des Asiatiques, des métis dorigines diverses. Tout ce monde sinstallait le long des avenues dÉlisabethville, construisait des huttes, des taudis en pisé, des baraques en bois et tôle ondulée, ouvrait des boutiques, des hôtels et surtout des bars. Depuis le bistro ouvert toute la nuit et voué aux rixes fracassantes jusquau fameux Bodega Select où, en 1911, se réunit pour la première fois lAssociation des Colons du Katanga et enfin le luxueux hôtel du Roi Albert, où la pension se payait trois cent cinquante francs par mois, et qui faisait lobjet dune réclame tapageuse dans le journal local L Étoile du Congo : Hôtel du Roi Albert - lun des luxurieux (sic) hôtels en ville - magnifique restaurant - la place pour le confort et la civilité ! Les étrangers étaient, évidemment, de loin plus nombreux que les Belges : en 1911, sur le millier dhabitants déclarés officiellement à Elisabethville, il y avait environ trois cent cinquante Belges, dont beaucoup de fonctionnaires du Gouvernement et du C.S.K. et dofficiers de la Force publique. Cest en cette même année 1911 que quelques personnalités résidant à Élisabethville fondèrent le Cercle Albert-Élisabeth, qui constitue encore actuellement un des pôles de la vie sociale locale. En Belgique, des gens sans doute bien intentionnés, mais qui navaient jamais franchi lEquateur, lancèrent une vibrante propagande le Katanga était un eldorado incompris et les Belges devaient sy précipiter en masse. Le Gouvernement de la Colonie, harcelé par dinfluentes personnalités métropolitaines, promit son aide à tous ceux qui déclaraient vouloir sétablir au Katanga. Dans les trois premiers mois de 1911, plus de deux mille candidats-émigrants se présentèrent au Comité dImmigration au Katanga. Dautre part, le C.S.K. avait autorisé la prospection dans les territoires non concédés jusqualors. Une dizaine de sociétés minières se constituèrent à cette époque. Trois seulement subsistent encore de nos jours... La situation ne tarda pas à se retourner. Le coût de la vie monta en flèche, tandis que le montant des salaires baissait. Chaque jour, on annonçait de nouvelles faillites. Beaucoup despoirs sécroulaient. Cétait une véritable crise. Un témoin de ces événements écrivait, au mois de novembre 1911 : «Sur la foi de réclames tapageuses et de renseignements mensongers, on a envoyé ici des quantités de malheureux ouvriers belges qui, pour une grande partie, sont maintenant sur le chemin du retour et non sans avoir laissé de leurs plumes aux ronces du chemin trente colons sont partis cette semaine et une trentaine dautres partent la semaine prochaine (...). » «Jai fait le voyage du Cap à Élisabethville avec quarante émigrants; on avait embarqué ces malheureux sans seulement leur donner un aperçu de ce quétaient ici les conditions dexistence, sans les mettre en garde contre les dangers du climat (...). Il y avait là des familles entières, avec femmes et enfants; je menquis de leurs professions, ils étaient tous, ou presque tous, charpentiers ou maçons. Confiants dans les promesses mirifiques quon leur avait faites avant leur départ, tous étaient pleins de confiance et disaient quils retourneraient chez eux, au bout dune couple dannées, après fortune faite! » La question de la main-doeuvre indigène était angoissante. En 1909, on avait créé la Bourse du Travail du Katanga, dans laquelle lUNION MINIÈRE avait pris une participation de 150.000 francs. Les indigènes appelaient le nouvel organisme Kowè, du nom de son premier directeur, René Grauwet, cet ancien officier du Corps de Police du C.S.K. qui avait expulsé du territoire les derniers révoltés Batetela. La B.T.K. avait pour mission de recruter des travailleurs dans le nord du Katanga et de les répartir entre les employeurs, en exigeant deux le respect des salaires et des conditions de travail dont les parties étaient convenues. Mais cet organisme navait pu encore donner tout son rendement; les étrangers non affiliés pratiquaient - cest le cas de le dire - un véritable marché noir de la main-doeuvre indigène, et la pénurie de travailleurs paralysait toutes les affaires. A tel point que reprenant une idée longtemps chère au roi Léopold Il certains préconisaient lintroduction massive au Katanga de travailleurs chinois... de cinq mille coolies chinois pour commencer ! Pour compléter ce sombre tableau des années 1911-1912, il faut encore dire quune véritable famine étreignait alors le Katanga tout entier. Les essais dagriculture européenne, les tentatives délevage de bétail, avaient, pour la plupart, lamentablement avorté. Les villages indigènes, dépeuplés, ne fournissaient plus ni maïs, ni manioc. Tous les vivres pour travailleurs indigènes devaient être importés de Rhodésie. Le kilo de farine de manioc, qui coûtait vingt-cinq centimes en 1909, avait atteint le prix astronomique de deux francs cinquante le kilo! Seuls quelques optimistes par
tempérament et quelques hommes au cerveau lucide
gardaient le courage de persévérer et le front de le
proclamer : Étant donné que le rail, après avoir atteint Elisabethville et poussé un embranchement jusquà lÉtoile, continuait sa progression vers le Lualaba, on se préoccupa de remettre en état dexploitation les mines du Centre et de lOuest, notamment Kambove et Busanga. Mais le problème le plus urgent, cétait de passer au stade de la production industrielle. Pour cela, il fallait poursuivre la mise en exploitation et léquipement de la mine de lEtoile; il fallait achever la construction de la fonderie de la Lubumbashi et de ses indispensables compléments centrale thermique, atelier de réparations, canal damenée des eaux, bureaux et habitations pour les blancs, camp des travailleurs, hôpital, etc... il fallait enfin mettre au point les procédés métallurgiques. Au mois davril 1911, Robert Williams annonça quil arriverait au Katanga fin juin et quil désirait assister à la première coulée de cuivre. A lusine de la Lubumbashi, ingénieurs, monteurs, électriciens, mécaniciens, charpentiers, maçons, fondeurs, contremaîtres et ouvriers - environ quatre-vingts blancs au total - sactivèrent fébrilement avec leur directeur, P.K. Horner, un Américain dune trentaine dannées, originaire du Missouri. Parmi le personnel technique, il y avait alors un jeune ingénieur belge de 27 ans, nommé Jules Cousin. Il avait dû vaincre bien des obstacles pour arriver là. Avant même davoir conquis son diplôme dingénieur civil des mines à lUniversité de Louvain, il avait postulé une place à lUNION MINIÈRE. Il avait obtenu les diplômes complémentaires quon lui avait conseillé de prendre, peut-être pour le décourager. Il avait en outre appris langlais. Il avait accepté des appointements bien inférieurs à ceux dun ouvrier cinq mille francs lan, forfait absolu, aucune indemnité ni gratification. Et il partait comme simple ingénieur-stagiaire. Il débarque à Élisabethville, au mois de février 1911. Par un sentier boueux et malaisé, il gagne la Lubumbashi, sous une pluie diluvienne. Le directeur Horner le reçoit froidement: «Je nai pas de logement pour vous. Installez-vous sous la tente ». Les premiers temps furent durs pour le jeune ingénieur arrivé plein denthousiasme et dillusions; on lui confie de vulgaires besognes : mesurer des arbres abattus en forêt, compter des briques, surveiller les équipes transportant des matériaux, etc. Après une dizaine de jours, le jeune Cousin demande à être reçu par E. Halewijck, directeur général de lUnion Minière : « Ny a-t-il
pas erreur? Estimez-vous que le travail qui mest
confié correspond à lemploi dun ingénieur,
même stagiaire ?». Lentretien fut bref : «Je préférerais travailler comme ouvrier.
Au moins, japprendrais quelque chose en
technique.» Et Jules Cousin fut adjoint à un monteur liégeois travaillant à l'assemblage des charpentes métalliques. Peu d'ingénieurs sans doute connurent un apprentissage aussi dur que celui-là. Car, après le départ inopiné du chef-monteur, le jeune ingénieur dut le remplacer séance tenante. « Ce fut ma première promotion, dit-il, mais j'avoue qu'elle me fit plus de plaisir que celle de directeur général adjoint que j'obtins trois ans plus tard. » |
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